Samedi 26 avril 2008
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13:49
Ce matin. Evènement exceptionnel, je suis en avance ! L’activité matutinale quotidienne
"accompagner ma fille à l’école" n’est pas inscrite sur mon agenda cette semaine, son institutrice a organisé une classe de découverte à la montagne.
La maison était beaucoup plus calme, j'ai évité les dix mille questions qu'elle pose à
la minute, échappé aux rappels à l'ordre, me suis dérobée aux vérifications d'usage, lavage de dents et préparation du cartable. Ma petite personne
était mon unique préoccupation. Aussi, je suis partie tranquillement à la gare, courir n’était plus une nécessité vitale, je respirais l’air frais de ce matin printanier, le sourire aux lèvres.
Rien ne pouvait aujourd’hui entacher ma sérénité d’une journée qui ne commençait pas par une course à l'échalote ou bien contre la montre, à votre convenance. Moi, je préfère échalote, ça sonne
mieux, ça rime avec Charlotte, le prénom de ma fille. C'est moins sportif mais plus poétique.
Ce matin, donc, j'affichais fièrement mon sourire frais et dispo, en arrivant à la gare.
A peine avais-je franchi le hall, qu’un affreux doute m’oppressa la poitrine. Un regard trouble vers l'écran du moniteur accroché à l’un des angles supérieur du hall dissipa mon angoisse,
l'affichage indiquait la circulation de tous les trains. Je respire… oh trop tôt! Je n'avais pas encore détourné le regard qu'à l’horaire 8h27, habituellement affiché en face de Paris Gare de
Lyon, s'était soudain substitué un mot terrifiant clignotant inlassablement: SUPPRIMÉ
Je sentis couler le long de ma nuque une sueur
froide.
Ah ! Non ! Pas encore, pas
aujourd’hui !
Mais comment un train peut-il être supprimé en cinq minutes, annoncé puis supprimé comme
ça !
Pourquoi est-il supprimé et depuis quand ? Où est-il passé ? N'a-t-il pas
quitté sa gare d’origine ? Pourquoi serait-il annoncé, il y a encore quelques instants?
Arrêté en pleine voie, victime d’un aiguillage
pirate ?
Si le 8h27 avait du retard, il devrait logiquement se métamorphoser en 8h36. Or,
l'arrivée du train suivant me prouve mon erreur. Comment en suis-je certaine? Tout simplement parce que le 8h27 est un vieux train en aluminium absolument
extraordinaire.
Unique en son genre, hors du temps, insensible aux modes d’aujourd’hui, aux nouvelles
technologies, il demeure lui-même contre vents et marées, contre le progrès même.
L’été, il fait une chaleur épouvantable, impossible d’aérer l’intérieur du wagon, les
vitres ne s’ouvrent pas. L’hiver, il fait toujours aussi chaud, ce train est pourvu d’un chauffage d’une efficacité défiant toute concurrence. Les radiateurs fixés sous les sièges brûlent les
mollets des passagers. Je vois, vous riez! Je vous assure, ce n’est pas une blague, il est impossible d'abandonner ses précieuses jambes face à ce radiateur sous peine d'une douloureuse brûlure,
ce train surchauffe au point de m’inquiéter gravement, une explosion parait à chaque fois imminente. L’hiver, non plus, nous ne pouvons toujours pas ouvrir les
fenêtres.
Non seulement il surchauffe mais il sursaute aussi ! Au retour, à la sortie de gare
de Lyon, la rame se met à tressauter à vibrer jusqu’au moment ou les passagers décollent de leurs sièges de dix centimètres. Situation extrêmement désagréable et pourtant tellement drôle. Tous
ces gens, bien calés sur leurs sièges, qui soudain s’agitent en tremblotant, sont d’un ridicule ! On se croirait dans un manège de foire et je ne peux m’empêcher de sourire. Je me retiens
même d’éclater de rire, quand ces têtes de marionnette continuent de sursauter en rythme. Je plonge le nez dans mon livre si je veux éviter un fou rire impétueux. Ce petit divertissement dure de
cinq à sept minutes environ avant une stabilisation partielle du train jusqu’à sa destination.
Vous comprenez pourquoi ce train est reconnaissable entre mille. C'est pourquoi je n'ai
aucun doute sur l'identité du train suivant, ce n’est pas ce cher alu… Alors où est-il ?
Détourné, ses passagers pris en otages ? Dans un garage, une voie de
traverse ? Le long d’un chemin buissonnier. Le conducteur serait-il un fantôme ?
Je peux vous l'affirmer, plusieurs trains 8h27 disparaissent ainsi tout au long de l’année. Une rame entière avec le conducteur et l’ensemble de tous ses passagers et personne ne fait rien. Les médias
n’ont jamais évoqué ces disparitions. Pire qu’un serial killer, c’est un génocide ! Qui avait le pouvoir de faire disparaître un train entier, des terroristes ? Le docteur No ? Un
nouveau triangle des Bermudes dans la banlieue sud, une erreur d’aiguillage, un complot international ?
Comment alerter, hurler ?
L'angoisse s'immisce en moi, monter dans ce train me fait peur. Et si, lorsque je serai
à bord la prochaine fois, il était supprimé, évaporé? Et moi, à l'intérieur …
L'horreur !
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