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Lili Dans le Métro

Flash back

23 Novembre 2008 , Rédigé par Lili Publié dans #Métro Boulot Philo

La main glissée dans celle de ma mère, nous nous dirigions vers la station Marcel Sembat. Parvenue en haut de l'escalier, je marquais toujours un temps d'arrêt. J'admirais la balustrade en fonte encadrée de longues tiges dont l’extrémité en forme de fleur contenait un lampadaire orné d’une plaque émaillée Métropolitain. Ne sachant pas lire à l’époque, il me semblait étrange qu’il eût fallu autant de lettres pour prononcer un mot si court le métro ! Cette magnifique entrée tout en courbe symbolisait le passage vers un nouveau monde, celui du jeu, de l'observation, de la découverte. Passage sombre, malodorant, mouvementé et cependant, fascinant, envoûtant, menant vers l'autre monde, le parc de la Muette...

Au bas des marches, le couloir était divisé en deux, l’un barré par deux barres de fer portant (je ne le lus que plus tard) l’inscription passage interdit, l’autre que nous pouvions emprunter à condition de faire contrôler nos billets. Une dame aux cheveux bruns dont le serre-tête rejetait quelques boucles épaisses sur sa nuque, nous attendait invariablement. Dans mon esprit, cette dame faisait partie intégrante de la station, je l’avais baptisée tout naturellement Marcelle. Tout concordait, enfermée dans sa petite guérite de bois, masquée en partie par un portillon, elle n'existait que par ses larges épaules surmontées d’un visage aussi carré que son sourire et de ses bras plantureux m'évoquait les marionnettes de Guignol du parc de la Muette qui ne possédaient pas de membres inférieurs. Il était donc parfaitement logique qu’elle se prénomme Marcelle, oui, Marcelle sans bas ! Marcelle vivait dans ce monde avec le sourire et il lui appartenait. De sa petite voix nasillarde, elle nous souhaitait le bonjour et invariablement lançait contrôle de billets s'il vous plaît ! Ma mère lui tendait alors un petit rectangle de carton beige que Marcelle poinçonnait d'un claquement métallique. Nous était enfin accordé le sésame pour pénétrer dans le couloir sombre et malodorant du métro.

Mais j'étais heureuse, j'entrais dans le métro.

Arrivée sur le quai, j'attendais impatiemment la rame colorée. Je l'entendais arriver de loin. Un œil de cyclope surgissait alors du tunnel dans un grognement ronflant, le crissement des roues métalliques sur les rails me résonnait dans les oreilles, un vent tiède balayait mes cheveux maladroitement pincés par de petites barrettes, un défilé de wagons verts parcourut la bordure du quai. Puis le wagon rouge émergea, le wagon le plus mystérieux du métro. Le wagon interdit! C'est pas pour nous celui-ci me répétait ma mère, c'est la première! Pourquoi appelait-on cette voiture la première alors qu'elle se situait au milieu de la rame? Cette manière de compter, me semblait pour le moins étrange. La couleur rouge était ma préférée, mais les voitures vertes étaient très belles.

En dehors de la couleur, je ne percevais pourtant aucune différence entre ces wagons, des messieurs et des dames à talons hauts y montaient ou en descendaient comme tout le monde dans les verts.

Cette énorme chenille ralentissait en suffoquant puis lâchait un grincement perçant et s'immobilisait enfin pour quelques minutes. Une fois les portes ouvertes, ma mère serrait plus fort ma main et le mouvement insufflé par son bras me soulevant légèrement m'aidait à grimper dans le wagon.

Le claquement sec des portes précédé d'une dernière échappée d'air me faisait sursauter irrémédiablement, le moteur soufflait, les grondements et sifflements annonçaient le démarrage de la rame. Je me précipitais vers les banquettes en lattes de bois verni qui me zébraient les genoux. Je ne m'asseyais jamais sur le siège, ma petite taille ne me permettait pas de regarder à travers la vitre. Aussi calé sur mes genoux, les deux mains appuyées sur le rebord de la fenêtre, j'étais prête. Le claquement sec des portes précédé d'une dernière bouffée d'air me faisait sursauter à chaque fois.

Mais j'étais heureuse, je voyageais dans le métro.

Le moteur ronronnait à nouveau, le train s'ébranlait dans un vacarme épouvantable pour nous emmener vers notre destination, La Muette, qui évoquait pour moi, un volatile bleu et blanc, symbole du voyage.

Le nez écrasé contre la vitre, j'observais le tunnel, fascinée par cette noirceur, rassurée par le mouvement qui nous emportait vers une autre source de lumière. Je comptais le nombre de stations qui me séparaient du parc de la Muette et écoutait avec le sourire le leitmotiv de ma mère. Dubo, Dubon, Dubonnet…

Je ne comprenais pas ce que cela signifiait, mon référentiel se bornait au bonnet de laine! Pourquoi un bonnet dans un tunnel? La fraîcheur de l'air privé de la douce chaleur du soleil? J'avais accepté sans comprendre, Dubo, Dubon, Dubonnet…

Lorsque j'appris à lire, j'eus beaucoup de plaisir à lire ces lettres blanches sur les parois anthracite du tunnel. Puis le doute sur le sens de "Dubonnet" m'envahissant peu à peu, j'avais alors demandé à ma mère la raison de ce dubonnet plaqué sur les couloirs du métro. La réalité fut bien décevante.

Aussi triste que le nom de la station La Muette beaucoup moins poétique que mon imagination l'avait souhaité.

Mais j'étais heureuse, j'avais pris le métro…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et puis la découverte de tous ces mots imprimés sur des affiches, les pancartes, plaques, guichets, m'engageait vers l'exploration du monde de l'écrit qui m'avait tant fascinée. Ce  magique dévoilait enfin son secret, son monde d'emploi. Dès le moment où je pénétrais dans ce nouveau monde, je ne voyais plus le mot, j'en possédais le sens, beaucoup plus sûr à la lecture que la phonétique…

Serait-ce pour cette raison que le métro est lié de manière si tenue à la lecture ?

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dib 23/11/2008 19:26

notre histoire est jalonnée par nos regards d'enfants, Marcelle sans bas pour toi, pour moi le metro c'etait la visite à mes grands parents parisiens, avec cette odeur pregnante, indescriptible, melange d'electricité, d'huile, de ferrodo de freins trop souvent utilisés, et de marée humaine...
a chaque fois que je rentre dans une station je me retrouve projeté dans mon passé....

Camille 23/11/2008 18:38

Ahh, je comprend mieux pourquoi tu lis dans le métro ;)