| Juillet 2009 | ||||||||||
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Suite à un accident grave de voyageur, le trafic est totalement interrompu dans les deux sens
jusqu'à nouvel ordre.
J'ai d'abord senti le souffle.
Un souffle chaud et lourd qui contrastait cruellement avec la température hivernale. Un souffle qui se précipitait sur moi en une brûlure hurlante. Un souffle puissant, cinglant telle une flèche lancée dans l’air glacé a jailli du royaume de l'enfer pour me happer. Le souffle de la mort.
Ensuite, j'ai entendu le bruit.
Un bruit assourdissant, issu des profondeurs de la terre, qui pénétrait jusque dans mes entrailles. Le couperet ! Une lame tranchante et vive découpait mon corps en lambeaux, me brûlait la chair, laissant jaillir, telle une source chaude, un liquide rouge et poisseux. Dislocation, explosion, destruction, rupture ! Etonnamment si peu douloureux, même dans la mort, je n'ai pas eu le temps d'avoir mal. Ironie du sort, on n'a plus le temps de rien aujourd'hui.
Je n'ai pas couru, je n'en aurais pas eu le temps. La peur m'avait figée, LA peur, la bleue, celle qui vous perle le corps de sueur et qui vous glace en un instant. Je ne l’avais jamais rencontrée mais j’ai su que c’était elle. Elle fut très fugace, un flash éblouissant, une hallucination effrayante.
J'ai froid.
Face à la mort, notre vie défile-t-elle sous nos yeux ? Je n'en crois rien. En cet instant, ma vie m’est apparue. Oh ! Pas le film, juste l’idée, le concept de vie. Pas eu le temps de la voir défiler, de l'apprécier. Je ne fus guère surprise. Tout va trop vite. Ma vie s'est toujours déroulée à deux cents à l'heure tel un film en mode rapide, la touche accéléré enfoncée en permanence. Alors qu'aurais-je pu voir sinon des images similaires au paysage défilant derrière les vitres d'un TGV?
Je sombre.
Combien de fois me suis-je dis arrête, stop! Cesse de vivre cette vie de fou. Le marché économique, les guerres de religions, les armes de destructions massives, le harcèlement au travail, la consommation à outrance, les paradis fiscaux, la mondialisation… Rompez, avec toute cette vie qui s'emballe !
Mais le piège est efficace. Parce qu’on on a une famille, des enfants qui grandissent, des inquiétudes, des contrariétés et des soucis quotidiens, on vit dans l’immédiateté permanente, l’exigence du tout de suite, la recherche du toujours mieux, la maîtrise du temps. Le contrôle de tout parce qu’on ne contrôle rien.
Rompez capitaine ! Cessez de vous tenir au garde à vous, tenez-vous sur vos gardes !
Gagner du temps est devenu une obsession.
C’est mon travail ! Gagner du temps sur la production, le travail, les délais, les prévisions… Et pour perfectionner encore mieux les processus, des formations sont organisées afin de permettre au personnel d’acquérir des techniques précises pour gérer leur temps. Gestion du temps ! Quelle expression idiote ! Comme si on pouvait gérer du temps ! Mais après tout, on gère bien de l‘humain, devenu une ressource au même titre que le pétrole et l’électricité. Dans sa toute puissance, l'humain veut tout gérer, tout contrôler. Ne représente-t-il pas l'espèce qui a conquis le monde, extrait les ressources de la Terre, déployé une ingéniosité architecturale, refoulé les espèces sauvages, augmenté l’espérance de vie, voire… décroché la lune ?…
Qu'est ce qu'ils s'imaginent, les humains? Qu’ils sont aussi capables d’être les maîtres du temps?
Je ne sais toujours pas comment on peut gagner du temps, mais comment on peut en perdre, oui c’est facile, on peut même se perdre en tentant de gagner du temps. Le temps ne s’économise pas, ne se capitalise pas, ne s’étire pas, ne mûrit pas, ne se raccourcit pas, il ne s’écoule pas non plus.
Il nous obsède parce qu’il a toujours le dernier mot, parce qu’il dirige notre vie vers la mort, c’est un véritable jeu de massacre.
Le temps est à prendre. Pourquoi le repousse-t-on sans la moindre considération, voire avec agressivité ? Certains le tuent, parfois ! On veut le mater parce qu’on en a peur. Peur d'être en retard au boulot, à la crèche, peur de ne pas terminer les courses avant la fermeture du supermarché, pas le temps d'aller chez le médecin ni d’écouter ses proches, pas eu le temps de voir le prof de maths des enfants, pas le temps de faire un pique nique, de voir une expo, de se promener en forêt.
Je ne sens plus rien.
Ce matin, attendant désespérément la rame du RER et obsédée par le temps qui se déroulait, telle une petite boule de neige qui déboulait de la cime prenant peu à peu des proportions délirantes jusqu’à m’étouffer, angoissée par mon retard qui s'accumulait, paniquée à l'idée de manquer cette réunion, je trépignai sur le quai. Je n'en pouvais plus de ces retards, de ces trains supprimés, de cette précarité.
Prendre un rendez-vous après le travail ? Mission impossible, si le train était dans l'équation. Une équation à une grande inconnue. Cette incertitude permanente me fatigue ! Je ne supporte plus la voix du haut-parleur, cette Cassandre qui nous abreuve de mauvaises nouvelles.
Arrivée sur le quai, l’angoisse m’enserre l’estomac, mon regard obsessionnel se pose frénétiquement sur les panneaux indicateurs. Quel obstacle à la circulation des trains aujourd’hui ? Des incidents dans le réseau Nord ? Les sourcils froncés, je scrute avec inquiétude les horaires affichés… Tel un compte à rebours à l’envers, le chiffre des minutes augmente inexorablement, on ne sait jamais quand ça va s'arrêter, et puis bientôt le mot fatidique apparaît supprimé !
Attendre le train suivant, attendre encore, pendant que la foule s'accumule sur le quai comme une grappe de pucerons autour d'une tige de rosier.
J’en étais malade, trop c’est trop ! Saturation totale, tel le lait mousseux sur le feu, tout a débordé sans prévenir. Impossible de rater une opportunité professionnelle pareille !! Je devais absolument atteindre Paris le plus rapidement possible. L’annonce de Cassandre indiquant le départ d’un train sur la voie d’en face résonna en moi comme une chance ! La foule se précipita dans l’escalier souterrain, malheureusement, je doutais fortement que tous parviennent à monter dans la rame. Seule issue possible emprunter la voie la plus rapide !
Je n'ai pas hésité, j’ai choisi, j'ai sauté sur la
voie…
Celle du TGV…
J'aurais dû rompre. Je sombre.
La seule question existentielle à laquelle j’aurais dû trouver une réponse : Rompre pour vivre ou être rompue à vivre?
Comment expliquer ce geste inconscient d’une femme raisonnable, une mère de famille ? Un comportement incompréhensible, délirant, inadmissible ?
Je m’évapore, je disparais…Que ma chair, dont mes enfants sont issus, éparpillée sur tous les aiguillages, les préserve de ce monde de fou.
J'aurais dû rompre avec cette vie avant qu'elle ne rompe la mienne …
Trop tard…
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